Les processus cycliques comme ceux de l’eau et des nutriments sont fonction des écosystèmes de la nature. Lorsque les espèces meurent, elles se décomposent et intègrent le sol avec toute une gamme de nutriments nécessaires à la survie des autres. Les déchets d’une espèce sont la nourriture de l’autre : aucun déchet n’est produit. Le concept de génération de matière indésirable est une construction sociale omniprésente dans l’écosystème humain sur laquelle le modèle économique actuel s’appuie.

Et s’il n’y avait réellement pas de matières indésirables? Si les matières résiduelles d’aujourd’hui devenaient les ressources de demain? L’économie circulaire s’inscrit directement dans ce courant de pensée en s’inspirant des cycles naturels des écosystèmes. La création d’une boucle économique qui limite l’extraction de matières premières et la production de matières résiduelles vient réorienter le modèle économique effectif.

Brossons d’abord le portrait de l’économie actuelle (figure 1).

Économie linéaire : une ligne finie

Figure 1 : Modèle économique linéaire actuel [1]

 

Le modèle économique actuel est dit linéaire. En effet, le continuum « extraire, fabriquer, consommer, jeter » se heurte à la limite finie des ressources de la Terre : il n’est pas soutenable à long terme [2]. Les matières premières sont continuellement extraites du sous-sol de la Terre pour ensuite être utilisées comme ressources ou comme source d’énergie dans la production de biens de consommation, qui sont ensuite vendus aux utilisateurs. Après avoir été consommés ou lorsqu’ils ne remplissent plus leur fonction ou qu’une nouvelle version de l’objet est mise en marché, les utilisateurs sont libres de choisir du destin du défunt. Plus souvent qu’autrement, l’objet est acheminé vers les sites d’enfouissement technique, il est stocké dans des entrepôts ou il est exporté vers d’autres pays [3]. Des pertes importantes en énergie et en ressources naturelles en sont induites tout au long du cycle de vie des objets [4].

Les modes de production et de consommation actuels induisent une sur-extraction des ressources naturelles non-renouvelables en amont et une quantité trop importante de matières rejetées en aval [5]. Au Québec, ce sont 6,2% des émissions de GES totaux qui sont émis lors des phases d’extraction et de transformation des ressources et lors de la fabrication des produits [6]. Également, les habitudes de consommation des communautés ainsi que la culture de propriété encouragent les industries à produire davantage aux plus bas prix possibles. La quantité prime sur la qualité. Si la situation actuelle n’est pas suffisamment préoccupante, on ajoute que la classe moyenne consomme à elle seule 80% des ressources et que d’ici 2030, elle comptera 5 milliards de personnes [7].

Afin d’assurer la fonctionnalité de ce modèle, l’extraction d’une quantité grandissante de matières premières est nécessaire, mais leurs réserves s’épuisent : cette formule est vouée à l’échec. Il est impossible de continuer à évoluer dans ce modèle sans imposer un déficit en ressources naturelles aux générations futures. Une métamorphose du paradigme actuel est enclenchée par l’entremise de l’économie circulaire. Elle remoule cette linéarité en une boucle étanche et efficace qui permet une circulation pérenne des ressources déjà dans le circuit.

L’économie circulaire : un cercle vertueux

Figure 2 : Modèle d’économie circulaire [8]

 

Concept relativement nouveau, l’économie circulaire fait son bout de chemin à l’échelle globale. Il n’existe pas de définition universelle de l’économie circulaire, mais selon le Pôle québécois de concertation sur l’économie circulaire, elle se définit comme un «système de production, d’échange et de consommation visant à optimiser l’utilisation des ressources à toutes les étapes du cycle de vie d’un bien ou d’un service, dans une logique circulaire, tout en réduisant l’empreinte environnementale et en contribuant au bien-être des individus et des collectivités».

En d’autres mots, il s’agit de stimuler les développements économiques et sociaux tout en mitigeant les impacts néfastes sur l’environnement. Bien qu’il soit impossible de relâcher toutes les pressions exercées sur l’écosystème global, le modèle actuel surplombe les limites physiques de la planète [9].

L’idée est de transformer la linéarité des écosystèmes manufacturiers en circularité par la reconduction de biens de consommation en des ressources énergétiques et industrielles à l’aide de processus minimisant la génération de matières résiduelles [10].

Cependant, actuellement, moins de 10% des ressources extraites sont remises en circulation dans l’économie [6]. C’est donc que les concepts de l’économie circulaire sont loin d’être bien ancrés. Cependant, au Québec, une règlementation et des politiques visant à réduire l’impact environnemental des activités économiques et humaines sont élaborées. L’atteinte, d’ici 2030, d’une portion de 30% des entreprises ayant amorcées une démarche de développement durable par l’élaboration d’un système d’économie circulaire et d’écologie industrielle [2] est une des objectifs de ces politiques. Diverses études et simulations du modèle à l’échelle mondiale ont été réalisées pour guider les dirigeants politiques et industriels dans l’élaboration de plans d’action pour augmenter le taux de circularisation de la matière. De ces études ressortent une douzaine de stratégies divisées en catégories sur lesquelles l’économie circulaire puise ses racines [6].

Le concept vise à réduire la quantité de ressources consommées en amont et à préserver les écosystèmes par l’entremise de l’écoconception, de l’approvisionnement responsable et par l’optimisation des opérations industrielles. Ainsi, dès la conception du produit, on intègre des critères environnementaux stricts dans les procédés de manufacture.

Également, un des objectifs est d’intensifier l’usage des produits déjà en circulation sur le marché par l’économie collaborative et par la location à court terme. Cet aspect vient repenser le concept de propriété des biens. Le consommateur n’est plus propriétaire des produits, donc les coûts de maintenance et de réparation restent la responsabilité de l’entreprise. L’usage des biens est ainsi optimisé puisqu’ils bénéficient à plusieurs personnes plutôt qu’à une seule. Par exemple, l’entreprise Philips éclairage offre un système de location d’ampoules aux entreprises. Lorsqu’une ampoule est brûlée, Philips la récupère, la remplace par une ampoule fonctionnelle, puis répare l’ancienne pour la réintroduire dans le cycle de ses produits [2].

Par l’entretien, la réparation, le don, la revente, le reconditionnement et l’économie de fonctionnalité (vente de l’usage d’un bien plutôt que du bien lui-même), la durée d’usage des produits et des composantes est allongée.

Finalement, cette innovation économique permet de donner une nouvelle vie aux ressources par l’écologie industrielle, par le recyclage, par le compostage et par la valorisation énergétique [11].

Le cycle peut se diviser en deux catégories selon les types de produits : un technique et l’autre biologique. D’une part, le cycle technique englobe les biens de consommation et les ressources qui peuvent être récupérés. Dès leur conception, les objets sont conditionnés à être désassemblés puis réparés. Ainsi, les procédés de recyclage des matières et de valorisation énergétique sont optimisés et mis de l’avant.

De l’autre, le cycle biologique englobe la matière organique. Les processus naturels comme le compostage régénèrent les structures en décomposition pour qu’elles puissent retourner à la terre avec leurs nutriments. Des interventions humaines peuvent être combinées aux processus naturels pour effectuer la valorisation énergétique de ces matières [12].

La symbiose industrielle est également un volet important de l’économie circulaire pour que la roue puisse bien tourner. La liaison entre les entreprises de même zone industrielle permet de circulariser les ressources à plus petite échelle. Les extrants de l’une peuvent être les intrants de l’autre. En priorisant la proximité géographique, une moins grande quantité d’énergie sera nécessaire au processus de réintroduction des ressources dans la boucle. Par exemple, l’entreprise québécoise Loop confectionne des jus de fruits et de légumes à partir de ceux qui ne peuvent être vendus par les supermarchés, faute de fraîcheur optimale. Les pulpes résiduelles de ces boissons sont ensuite introduites dans les gâteries pour chiens de la compagnie Wilder et Harrier [2].

Ce sont grâce à ces stratégies que l’extraction de matières premières vierges et que leur gaspillage peut être diminué. Également, en plus d’assurer un ralentissement de l’épuisement des stocks de ressources naturelles non-renouvelables, les émissions de gaz à effet de serre seraient fortement diminuées. Selon diverses études, les émissions de GES pourraient être réduites de 70% pour chaque pays qui implante un système d’économie circulaire efficace. Diminution d’extraction des matières premières, diminution du transport des matières résiduelles, augmentation de l’utilisation des énergies renouvelables, compostage et valorisation énergétiques sont tous des facteurs intégrés de l’économie circulaire qui favorisent la réduction des GES [10]. Finalement, le nouveau modèle assure un développement économique prospère en créant des emplois. Ingénierie écologique, écoconception, valorisation énergétique et recyclage efficace ne sont que quelques domaines dans lesquels les offres d’emploi se verraient fleurir. Les PIB des pays seraient croissants et il y aurait des possibilités pertinentes d’investissement et de développement de nouveaux marchés. Une diminution de seulement 1% de consommation de ressources naturelles tout en optimisant l’utilisation de la matière entraînerait 12-23 milliards d’euros d’activité économique [2].

A-t-on trouvé une solution miracle?

Quoique le concept soit nouveau, les gouvernements mettent en place des politiques qui s’inspirent du modèle de l’économie circulaire. La circularisation des ressources présente de nombreux avantages sociaux, économiques et environnementaux. Cette solution qui intègre diverses sphères est une piste d’avenir pour les futurs modèles de sociétés et d’entreprises.

Quelques freins potentiels ont également été dégagés des études. Il ne serait pas possible de soutenir une croissance économique sans fin sur une planète aux limites finies. Le concept ne semble pas prendre en compte ce facteur [13]. La croissance du PIB d’un pays peut provoquer un effet rebond et réduire les bénéfices environnementaux attendus par une hausse de la production industrielle et de la consommation des individus [2]. Les entreprises auraient peut-être moins de nouvelles opportunités d’élargir leurs marchés et la création d’emplois ne serait peut-être pas aussi vaste que promise. Également, pour permettre un système circulaire étanche, un changement de mentalité est nécessaire chez les politiciens, chez les entreprises et chez les consommateurs. Un important remodelage des piliers des communautés s’impose, changement pas si simple et rapide à enclencher. Finalement, beaucoup de pouvoir est laissé aux entreprises et peu aux consommateurs. Puisque les entreprises restent propriétaires des biens, ce facteur peut contribuer aux inégalités sociales et économiques ainsi qu’à la dépendance envers les corporations. Certains peuvent voir ces facteurs comme des freins et des défis auxquels l’économie circulaire pourrait faire face [13].

Les problématiques complexes n’ont évidemment pas de solutions simples. Cependant, l’économie circulaire vient repenser le traditionnel modèle économique linéaire qui a grand besoin de rafraîchissement, faute de ressources pour l’alimenter ad vitam aeternam. Repenser et remodeler le futur par la créativité, par l’innovation, par l’énergie et par la symbiose industrielle est nécessaire pour assurer la prospérité des générations présentes et futures. L’économie circulaire est un mouvement collectif durable qui lie les consommateurs, les entreprises et les gouvernements pour former des communautés écoresponsables et en santé.